Point de vue de Denis MacShane, ancien ministre britannique des Affaires européennes. Il a écrit trois livres sur le Brexit et est consultant auprès des entreprises et des gouvernements sur les questions du Brexit.

Guillaume le Conquérant envahit l’Angleterre en 1066. Sa conquête du pays est d’autant plus aisée que le roi anglais Harold et ses soldats sont épuisés par les efforts qu’ils déploient pour résister à l’invasion des Vikings norvégiens au même moment dans le nord du pays, qui souhaitent s’emparer une fois pour toutes de l’Angleterre.

Aujourd’hui, alors que le Royaume-Uni s’apprête à quitter l’Union européenne (UE), son statut futur a toutes les chances de ressembler à celui de la Norvège. Après deux années de bruit et de fureur autour de Brexit, une trêve émerge. Les remainers (contre le retrait du Royaume-Uni) maintiennent l’espoir qu’une crise importante – notamment l’annonce par de grandes entreprises étrangères qu’elles quittent le Royaume-Uni pourrait provoquer au sein de l’opinion publique un désir de faire marche arrière avec l’appel à un nouveau référendum qui pourrait inverser la décision de juin 2016.

Les enthousiastes du retrait (leavers) sont usés par la complexité et les dégâts économiques potentiels qu’entraîne cette amputation totale de l’UE prévue le 29 mars 2019, conformément à leur vision. Pour l’heure, Londres et Bruxelles n’ont pas réussi à s’entendre sur un quelconque accord concernant leurs relations économiques futures.

Pour les leavers, il s’agit surtout de ne plus être soumis aux traités de l’UE et de restaurer l’entière souveraineté de la Chambre des Communes. Pour les remainers il s’agit de limiter les dégâts et de maintenir une relation aussi étroite que possible avec l’Europe dans l’espoir qu’une fois que les passions autour du référendum du Brexit se seront apaisées et qu’il ne sera plus d’actualité, le Royaume-Uni pourra rejoindre l’UE sans faire de bruit.

Le Brexit a été une espèce de virus d’Ebola qui prit d’assaut la vie politique britannique, le gouvernement, les institutions les privant de toute énergie pour s’occuper d’autre chose que de la seule question du Brexit, Brexit, Brexit.

Theresa May n’arrive pas à se prononcer en faveur du Brexit. Jeremy Corbyn ne parvient pas à donner son soutien à un marché de l’UE ouvert à la concurrence.

Les deux dirigeants ont la soixantaine et ont l’air d’avoir pris 10 ans depuis le référendum du Brexit en juin 2016.

À la suite du référendum, Theresa May avait tracé un certain nombre de lignes rouges à ne pas franchir lors des négociations avec Bruxelles qui ont commencé l’année dernière. Elle a renoncé à la majorité des points importants.

L’équipe franco-allemande de négociation de l’UE menée par Michel Barnier et Sabine Weyand a réussi à déjouer les plans de négociation des ministres et des fonctionnaires britanniques.

Les 27 États membres de l’UE et Bruxelles ont tous insisté sur le fait que le Royaume-Uni ne devait pas jouir d’un statut particulier ni de privilèges spéciaux. Il devait être membre de l’UE à part entière ou pas du tout. Les ministres britanniques ont bien essayé d’insulter Michel Barnier mais l’ancien ministre français et commissaire est resté imperturbable, froid et poli mais ferme – qualités que l’on prêtait autrefois au corps diplomatique britannique – et l’a emporté.

Il s’est entretenu avec Theresa May, Jeremy Corbyn et Nigel Farage porteur de ce même message. Le Royaume-Uni ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre et le message semble avoir été enfin compris.

Theresa May et Jeremy Corbyn peuvent trouver un terrain d’entente à mi-chemin et accepter que le Royaume-Uni cesse d’être membre de l’UE tout en acceptant d’obéir à toutes les règles du marché unique et la liberté de circulation tout en réformant le marché du travail britannique pour aider leurs citoyens et tout en acceptant de demeurer au sein de l’Union douanière pour sauvegarder la paix en Irlande.

La commission parlementaire chargée du Brexit vient de publier un rapport adopté par les députés conservateurs et travaillistes qui établit la liste de 15 conditions à remplir pour qu’un quelconque accord sur le Brexit soit approuvé par la majorité parlementaire. Selon la commission parlementaire, si le Royaume-Uni rejoignait l’espace économique européen (EEE), il remplirait ces conditions.

Tout comme la Norvège qui est restée membre de l’EEE après son référendum en 1994 sur son adhésion à l’UE, rejetée par les Norvégiens. La Norvège fait partie du marché unique. Elle est soumise aux règles de l’UE et contribue de manière substantielle au budget de l’UE.

Le Royaume-Uni est un pays beaucoup plus grand que la Norvège et son économie est très différente mais le principe de la séparation politique assortie d’une intégration économique et réglementaire selon les normes et les lois de l’UE s’applique de la même façon.

Theresa May et Jeremy Corbyn peuvent se faire à l’idée d’une Grande-Bretagne qui deviendrait une grande Norvège, pays que tout le monde aime et admire en Angleterre.

Il ne s’agit pas du règlement final de la question et une brexiternité (Brexit, sujet principal de la vie politique britannique pendant des années) demeure une éventualité. Mais un compromis norvégien peut être un début d’apaisement autour du Brexit bien que nul ne peut écarter des surprises soudaines qui conduiraient à aucun accord, à savoir une collision frontale pour le Brexit ou bien qui susciteraient une prise de conscience soudaine que le projet est un désastre et qu’il faut l’abandonner.

https://www.ouest-france.fr/europe/grande-bretagne/brexit/point-de-vue-brexit-adieu-l-europe-bonjour-la-norvege-5696520